Burn-out : une rupture dans l’intrigue de notre vie

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  • Dernière modification de la publication :29 octobre 2025
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Burn-out : une rupture dans l’intrigue de notre vie

Et si le burn-out n’était pas seulement un épuisement professionnel ? Au-delà de l’effondrement physique et psychique, le burn-out est aussi une rupture existentielle : c’est un moment où le fil de la vie se rompt, où l’histoire que l’on se raconte sur soi-même s’effiloche et perd son sens. Ce que j’ai observé dans mon travail de recherchei, c’est que le burn-out peut être compris comme une désarticulation narrative : un point de bascule où passé, présent et futur ne s’enchaînent plus dans une continuité riche de sens.

Ce n’est pas seulement le corps qui lâche, ce ne sont pas seulement les facultés cognitives qui vacillent. La capacité à se projeter, à donner sens à ce que l’on vit, à incarner ses valeurs dans le quotidien, à se percevoir comme aligné sur son chemin de vie, tout cela s’effondre. Le burn-out surgit souvent lorsque des repères fondamentaux – ceux qui nous mettent en mouvement, qui nous donnent une direction – ne peuvent plus être actualisés dans la réalité vécue, tant celle-ci est en désaccord avec qui nous sommes profondément. Comme l’ont montré Rokeach (1973) et Rogers (1951), les valeurs sont le socle de l’identité et le moteur de l’actualisation de soi. Lorsque ces valeurs ne trouvent plus à s’incarner, c’est toute la dynamique existentielle qui vacille.

Dans cette impasse biographique, la personne ne parvient plus à articuler son vécu dans une trame cohérente. L’identité narrative, telle que pensée par Paul Ricoeur (1990), se trouve mise en crise : le récit de soi ne fait plus sens, l’intrigue de la vie se défait. Le burn-out devient alors un événement « inénarrable », comme l’a formulé Alexandre Dubuis (2015), comparable à une brûlure intérieure qui brouille les horizons du passé et du futur.

Mais cette crise, aussi douloureuse soit-elle, peut devenir un espace liminal, une sorte de moment suspendu où les valeurs mises à nu par l’effondrement peuvent se réactualiser. Leur nouvelle et lente incarnation se fera au long du moment d’arrêt du burn-out : c’est dans cette traversée que peut émerger une reconfiguration identitaire, une nouvelle façon de se dire « qui je suis ». et là même, une nouvelle mise en intrigue surgit où le burn-out s’intègre à notre histoire, comme un moment de rupture et de transformation. A près l’étape de suspension à la vie qu semble être le burn-out, nous pouvons alors redevenir sujet de notre propre histoire.

La métaphore de la chrysalide est très parlante pour les burn-outés : d’abord, nous vivons un état d’apparente inertie, traversé par des transformations profondes. Un jour, une nouvelle expression de soi peut en émerger, prêt à déployer ses ailes. Ce processus de métamorphose – devenir un autre tout en restant soi – est au cœur de ce que j’ai pu observer. Jean-Claude Kaufmann (2004) parle d’un « affichage d’un soi possible », une tentative de sortir du vieux soi au nom d’une nouvelle représentation de soi.

Ainsi, le burn-out peut être vu comme une crise de sens, mais aussi comme une opportunité de renaissance. Viktor Frankl (2011) nous rappelle que la quête de sens peut émerger de l’épreuve elle-même. Le burn-out nous oblige à ralentir, à écouter ce qui ne fait plus sens, à accueillir ce qui cherche à émerger. Et parfois, dans ce temps suspendu, un nouveau printemps surgit – à n’importe quelle saison de la vie.

Bibliographie :

Dubuis, A. (2015). L’identité narrative à l’épreuve de l’accident. Études Ricœuriennes / Ricœur Studies, 6(1), 111-122. https://doi.org/10.5195/errs.2015.275.

Frankl, V. E. (2011). Découvrir un sens à sa vie : Avec la logothérapie (A. M. de Guillebon, Trad.). Paris : InterÉditions. (Ouvrage original publié en 1946).

Kaufmann, J.-C. (2004). L’invention de soi. Une théorie de l’identité. Paris : Armand Colin.

Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Paris : Seuil.

Rokeach, M. (1973). The nature of human values. New York, NY: The Free Press.

Rogers, C. R. (1951). Client-Centered Therapy. Cambridge, Massachusetts : The Riverside Press.

i Carine Henry, 2025, Burn-out et identité narrative : une approche par le récit de vie, Mémoire de Master 2 en Psychologie clinique, UCLouvain, avec la plus grande distinction

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